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Tax shift de la consommation: les calculatrices surchauffent devant cette équation à plusieurs inconnues

Aucune modalité n’a pour l’instant été fournie par le gouvernement fédéral. Difficile dès lors de jauger avec précision l’impact des « glissements » de TVA sur la consommation décidés dans l’accord budgétaire. Chaque acteur du foodservice a sorti sa calculatrice pour répondre au moins à cette interrogation : qu’advient-il de la rentabilité ?

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« Nous n’augmentons pas les taux de TVA, mais nous effectuons une série de glissements au sein des taux existants », a lapidairement évoqué le Premier ministre ce mercredi lors de son discours State of the Union au parlement. Revendiquant « la tâche herculéenne » d’un budget pluriannuel, Bart De Wever (N-VA) n’a pas livré davantage de détails sur ce tax shift au sein de la fiscalité sur la consommation, censé rapporter 1,3 milliard d’euros à l’État. Aucun cabinet ministériel concerné n’est d’ailleurs en mesure de clarifier la situation.


Face à cette incertitude politique, les professionnels du foodservice n’ont pas le luxe d’attendre. Restauration collective, chaînes de restauration rapide, restaurateurs classiques, plateformes, tous ont déjà sorti leurs tableurs, leurs calculatrices, ou sollicité leurs comptables. Chacun évalue comment absorber, partager ou répercuter la hausse car derrière la technique fiscale, c’est parfois tout un modèle d'affaires qui est en jeu.


Les organisateurs de festivals déchantent


Le foodservice constitue aujourd’hui un élément essentiel de l’expérience en festival. Une offre culinaire diversifiée et de qualité constitue un moyen pour les organisateurs de se distinguer, de conserver le public plus longtemps sur le site et de générer du chiffre d’affaires supplémentaires, comme nous expliquait Frederik Luyten, le porte-parole du Pukkelpop, en juillet dernier.


Un festival constitue un marché alimentaire à part entière car pendant que les visiteurs profitent de leurs artistes préférés, backstage a lieu un immense concert de ravitaillements : la dizaine de milliers de sandwich, les dizaines d’hectolitres de soupe ou la tonne de tartinables rien qu’à Rock Werchter donnent un avant-goût du défi logistique. Or, pour la Flandre seulement, on dénombre déjà quelque trois cents festivals…


Le secteur du festival s’inquiète donc légitimement des retombées des glissements de TVA sur les prix des food courts, food trucks, catering pour les bénévoles. Surtout que d’après le peu d’informations filtrant des décideurs politiques la TVA sur les nuitées au camping va doubler à l’instar des plats à emporter ou livrés. Alors certes, pour le festivalier, cela ne représentera une majoration que de quelques euros de plus. Mais il convient de ne pas sous-estimer les effets en cascade sur les fournisseurs, les prestataires, tous les maillons de la chaîne de valeur du festival.


« Au Luxembourg, le taux de TVA est de 3 %, en France de 5,5 %, en Allemagne de 7 % et aux Pays-Bas de 9 %. Avec un taux de 12 %, les organisateurs belges sont désavantagés », fait remarquer à De Morgen, le président de la FMiV (Federatie van Muziekfestivals in Vlaanderen), Serge Platel.


Moins de livraison, plus de restaurant ?


Les restaurants vont naturellement réagir à la réforme fiscale du takeaway et du delivery. Quand le feront-ils ? Vont-ils adapter leur prix ? S’arrêteront-ils à une augmentation absorbant la hausse de la TVA ou iront-ils au-delà ? Ces prix majorés signifient que les onéreuses commissions des plateformes de livraison rapporteront plus aux UberEats, Deliveroo et consorts. Mais les clients continueront-ils à commander ou cette inflation mécanique va freiner leur consommation ? Des marges plus importantes n’ont pas grand intérêt si la demande en prend un coup. Autant d’inconnues commerciales qui viennent s’ajouter aux impondérables politiques.


Certains exploitants osent espérer que si les prix de livraison ou de l’emporter deviennent rédhibitoires, cela encouragera la clientèle à retourner davantage au restaurant. Il s’agit surtout des entrepreneurs dont le chiffre d’affaires reste moins exposé au takeaway. Car la tension sur la demande peut générer des problèmes de rentabilité auprès de restaurateurs qui ont articulé leur modèle autour de l’emporter. Cette hausse de TVA accroît la pression économique sur certains acteurs déjà éprouvés par l’augmentation des coûts salariaux mais aussi la diminution du pouvoir d’achat perçu et la baisse de fréquentation qui en découle.


Les grandes enseignes de la restauration à service rapide s’appuient généralement plus sur l’emporter, avec un rôle important joué par les drive-in. Mais Quick, McDonald’s et autres ne se montrent pas très prolixes sur ce que ce canal représente dans leur chiffre d’affaires global. Une seule certitude, les géants du fast-food en pleine expansion sur le marché belge ont aussi dû sortir leur calculette et attendent toutes les précisions nécessaires du gouvernement fédéral.


« À quand des taxes proportionnelles à la qualité ? »


La zone d’ombre fiscale hante par ailleurs des acteurs de la restauration collective, à l’instar de Benoît Leplae, fondateur d’Ekillibre, fournisseur wallon de repas sains pour les cantines scolaires. Le jeune CEO s’ingéniait déjà pour maîtriser les coûts afin de proposer aux enfants des repas privilégiant de bons ingrédients provenant de circuits courts. Alors que, structurellement, la dure loi des marchés publics et de leur repas à 3,7 euros l’unité tirent la qualité vers le bas. Dans un secteur déjà sous pression, le tax shift annoncé lui met manifestement le couteau sous la gorge. Benoit Leplae, fondateur et CEO d’Ekillibre


« Nous nous battons au quotidien, sans bruit, contre les inflations, les charges sociales, les concurrents qui servent des crasses et qui cassent les prix du marché… et j’en passe ! Cette nouvelle mesure budgétaire qui passera (dès janvier?!) la TVA de nos repas livrés de 6 à 12% a un impact considérable sur notre business et nos traiteurs partenaires », témoigne l’entrepreneur de l’alimentation.


Le patron d’Ekillibre estime que les autres entreprises « qui vendent des crasses » disposent de plus de latitude pour encaisser la mesure gouvernementale, en augmentant les prix plus librement parce que « le client, c’est bien connu, est moins sensible au prix pour les achats plaisirs » ou en se rattrapant sur les produits qui eux profiteront d’une réduction de 21 à 12% de TVA comme par exemple « les sodas ! »


« Mais pour celles comme nous, qui prônent un prix juste à tous les niveaux, 6% c’est énorme ! Et les solutions que nous avons sont bien moins réjouissantes : On presse nos traiteurs partenaires comme des citrons en leur imposant des réductions ? On prend ces 6% à notre charge, et on ferme la boutique dans un an ? Ou on impacte cette augmentation sur le client final, les parents de nos enfants ? », insiste-t-il dans une série d’interrogations rhétoriques.


Benoît Leplae concède que l’on parle ici de centimes. « À la grosse louche, une augmentation de 23 cents sur nos repas maternels, et 29 cents sur nos repas primaires. Bijna niets. » Sauf que le raisonnement ne doit pas être porté au niveau individuel mais avec l’effet d’échelle. « Pour des milliers de parents (et de repas, ndla), 30 cents en plus, c’est énorme. À quand des taxes proportionnelles à la qualité de ce qu’on sert ? Les repas sains livrés pour des enfants devraient tout simplement être exonérés ! »



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