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« Je n'achète rien en Chine, pour mieux soutenir nos producteurs »

Dernière mise à jour : 28 oct.

INTERVIEW - Olivier Dallemagne s’inquiète de la mollesse et de la désunion européennes face aux attaques économiques subies par nos producteurs locaux. Repenti de la mondialisation, le managing director de CEGES, entreprise grossiste en produits surgelés, trouve malgré tout des sources d’espoir, dans les talents de nos entrepreneurs par exemple. Entretien.

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« Ce qui m’empêche de dormir, ce n’est pas Trump ou l’intelligence artificielle. C’est la faiblesse de l’Europe. » Si c’est plus pour l’art de la formule que pour témoigner d’éventuelles insomnies, le patron de CEGES ne mâche pas ses mots en préparation du Congrès Gondola Foodservice. Dans une intervention médiatique assez rare que pour être mentionnée, Olivier Dallemagne avoue en effet que ce qui le préoccupe, bien au-delà des enjeux sectoriels, c’est la perte d’influence de l’Union européenne sur la scène mondiale.


Un aveu qu’il veut fort mais surtout fédérateur, pour en appeler à l’action collective.

Pour ce chef d’entreprise belge, notre continent ne manque ni de ressources ni de talents. En revanche, le courage politique et la clarté stratégique sont des denrées plus rares. « Il suffit d’attaquer les Français sur leur vin, les Italiens sur leurs pâtes, les Belges sur leurs frites et chocolat, pour que l’Europe cède. »


Face aux puissances affirmées que sont les États-Unis, la Chine ou la Russie, l’Union européenne peine à parler d’une seule voix. Loin de s’en plaindre de façon abstraite, le managing director de CEGES en brosse les conséquences tangibles : la désindustrialisation, la dépendance stratégique et la perte d’attractivité.


Son discours ne se veut pas nostalgique et ne prône pas davantage le repli nationaliste ou l’isolationnisme économique. Il ambitionne une souveraineté économique lucide : produire ce qu’on peut produire localement, importer ce qui est nécessaire, mais garder le contrôle de la chaîne de valeur.


Le manque de choix politiques assumés


Et puis, il souhaite voir diminuer la bureaucratie autant qu’augmente la vision industrielle des politiques. L’excès de réglementation européenne l’agace aussi, avoue-t-il, surtout au détriment de l’action. Il exhorte qui veut l’entendre chez les décideurs politiques à porter des choix assumés : identifier deux ou trois priorités industrielles clés et y investir massivement pour créer un véritable effet levier.


À travers son parcours, ses décisions d’affaires, Olivier Dallemagne veut incarner un acteur de terrain qui ne cherche ni à flatter ni à dénoncer, plutôt à proposer. « Il est encore temps de faire les bons choix. Et tout commence avec ce que l’on décide d’acheter, de vendre et de soutenir ». Une recette indispensable pour une industrie européenne qui reste maître de son destin.


Olivier Dallemagne n'invite pas que les politiciens mais aussi les citoyens à se réapproprier le projet européen, notamment en valorisant les entreprises locales et les savoir-faire continentaux. « Il est grand temps que l’Europe se réveille », insiste-t-il. « Il ne suffit pas de se plaindre des excès des États-Unis. Il faut agir. Et l’action commence à notre porte. Plus de 90% de l’industrie belge, ce sont des PME. C’est là que l’avenir se joue. » Transmettre, soutenir, accompagner. À pas encore 60 ans, le patron de CEGES consacre une part croissante de son énergie à aider les jeunes entrepreneurs à se lancer, à racheter, à créer de la valeur. « Et si je peux leur faire gagner du temps en leur racontant mes propres erreurs, c’est encore mieux. »



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La tendance du « moins mais mieux »


De sa vigie de commerçant en gros, le dirigeant de CEGES observe également des tendances transformatrices du côté non plus de la géopolitique mais bien des consommateurs. Avec une montée en gamme de ce qu’il appelle le moins mais mieux.

« On ne veut plus un steak de 300 grammes. On préfère en manger 150, mais que ça soit excellent », constate Olivier Dallemagne. « Cette tendance vers le moins mais mieux, que l'on retrouve dans toutes les tranches d'âge mais particulièrement chez les jeunes, traduit une recherche de sens et de santé dans l’alimentation. »


Les moyens financiers n’en restent pas moins inégaux. « Il y a malheureusement une polarisation entre ceux qui mangent bien et ceux qui ne peuvent pas se le permettre. Il existe toujours - et il existera toujours - une couche de la population qui ne peut qu’acheter des produits ultra-transformés, de moindre qualité. »


Parallèlement, CEGES épingle un appétit prononcé pour les saveurs du monde entier. Un paradoxe avec les ambitions de relocalisation, qui peut être résolu. « Les gens veulent voyager dans l’assiette, mais consommer responsable. Mon job, c’est de répondre à cette attente avec des produits inspirés du monde, mais fabriqués ici. », explique-t-il. « Le thé matcha, je ne vais pas le faire pousser en Belgique. Mais tout le reste de la recette peut être européen ».


Un goût d’ailleurs, produit ici


À titre illustratif, dans son activité de distribution, Olivier Dallemagne refuse les achats à bas prix depuis la Chine. Il s’agit d’une décision qu’il défend jusque dans le choix des goodies pour ses employés. « J’ai dit à mes équipes : je préfère un sac à dos fabriqué au Portugal, même s’il coûte trois fois plus cher. » Le grossiste en surgelés n’a d’ailleurs pas hésité d’en faire autant avec ses fournisseurs. « Je leur ai dit d’arrêter avec ces conneries de goodies chinois. Intégrez le prix dans le produit, et offrons le meilleur au consommateur. C’est plus durable. »


Au-delà du discours, ce positionnement régional se reflèterait dans la structuration même du business model de CEGES. « Quand un petit producteur belge me présente un produit surgelé, je lui tends la main. On regarde ce qu’on peut faire ensemble », affirme le managing director. À son niveau, l’entreprise agit ainsi en donnant la priorité aux producteurs européens dans ses circuits de distribution. La relocalisation n’est pas qu’une affaire de « made in Belgium ». Elle doit s’étendre à tout ce qui est raisonnablement accessible en Europe. « Je suis prêt à aller jusqu’à 500, voire 1 500 kilomètres pour un produit de qualité. On peut travailler intelligemment, à l’échelle continentale », concède-t-il.


Sur les enjeux climatiques, Olivier Dallemagne se fait d’ailleurs adepte d’une « écologie de bon sens », guidée par le réalisme économique. « Si vous êtes chef d’entreprise et que vous ignorez le climat, c’est une monumentale erreur. Le climat affecte tout. L’écologie est une variable économique incontournable. »


Entre aspirations écologiques, pressions économiques et envies de nouveauté, le secteur alimentaire européen doit se réinventer rapidement. « L’époque impose de l’agilité : suivre les tendances mondiales, tout en gardant une cohérence locale. Ce n’est pas simple. C’est pourtant possible. Et c’est la voie pour reconstruire une consommation durable. » L’avenir appartient aux entreprises capables de faire le lien entre le goût du monde et le savoir-faire de proximité. Au travers de relations commerciales internationales « d’égal à égal », loin des dépendances stratégiques imposées.



À emporter

  • L’Europe est affaiblie, déplore Olivier Dallemagne, par sa désunion et son manque de vision industrielle.

  • Il est temps de sortir du « tout réglementaire » pour retrouver une capacité à agir collectivement.

  • Relocaliser, c’est possible, à condition de raisonner à l’échelle européenne, pas nationale.

  • Le commerce international reste essentiel, mais doit être rééquilibré dans ses rapports de force.

  • L’avenir passe par les PME locales, la transmission entrepreneuriale et une consommation responsable.

  • Les nouvelles habitudes de consommation semblent inconciliables. Pourtant des solutions cohérentes existent.




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