« Une table pour une personne » : les repas en solo bousculent les traditions en Europe
- François Remy

- 25 sept.
- 3 min de lecture
Dernière mise à jour : 26 sept.
Un fossé culturel se creuse sur la scène culinaire européenne et redéfinit l’expérience du restaurant. Si les retrouvailles autour d’une table restent bien ancrées dans les traditions, une nouvelle habitude prend toujours plus d’ampleur à travers le continent, celle du repas solitaire.

« Manger seul est malsain », jugeait Emmanuel Kant dans son dernier ouvrage, Anthropologie d’un point de vue pragmatique (1798). À tout le moins « pour un philosophe », écrivait-il à l'époque. Mais les temps ne cessent de changer. Longuement perçu comme une bizarrerie, le fait de se restaurer en solitaire apparaît désormais comme une habitude grandissante. Une option en cours de normalisation dans nos modes de vie portés par les changements sociétaux, les rythmes urbains, et les nouvelles formes de travail.
Si les dépenses liées aux repas solos avaient déjà explosé de 153% entre 2010 et 2019, ces fréquentations individuelles représentent aujourd’hui 15,6% des visites dans les restaurants avec service à table, contre seulement 9,4 % en 2016, souligne la plateforme de données de marchés Circana. Formulé autrement, un service sur 6 est opéré pour un seul client.
La firme épingle ces mutations à l’œuvre dans un contexte de « eat-out reset » en Europe, de relance de la restauration : les dépenses atteignent des niveaux record (+10% entre juin 2019 et juin 2025), mais la fréquentation reste inférieure à celle d’avant la pandémie de Covid (-10%) sur les cinq principaux marchés (allemand, britannique, français, italien et espagnol).
Des modèles à repenser en conséquence ?
La « table pour une personne » constitue une évolution rapide qui redéfinit les coutumes mais aussi les lieux de restauration des Européens. Une réalité à la fois culturelle et commerciale qu’ont rendue possible par le travail hybride, la montée en puissance des cafés « digital-first » et le changement des comportements en milieu urbain.
Circana prend d’ailleurs en exemple le Royaume-Uni qui illustre ces nouveaux rituels de façon assez singulière : avec 54 % des adultes britanniques travaillant partiellement depuis chez eux (un record), les classiques déjeuners entre collègues de la semaine cèdent la place à des pauses rapides, souvent en solo. Dans les centres-villes, les travailleurs pressés recherchent la rapidité : une boîte de sushi, une salade ou une autre option à emporter entre deux réunions.
En réponse, les restaurateurs et autres acteurs du foodservice repensent leurs espaces, ajustent leurs menus et modernisent leurs systèmes de commande pour mieux accueillir les clients seuls. Pour autant, les rassemblements autour d’une bonne table ne sont pas en voie d’extinction. Bien au contraire.
Une insatiable envie de partager ?
Les repas partagés lors d’occasions sociales progressent eux aussi. Lentement mais sûrement. Ils représentent 31% de l’ensemble des sorties au restaurant sur les 12 mois précédant juin 2025, pointe Circana, contre 29,8 % en 2021. Dans le sud de l’Europe, les soirées tapas et les plats à partager en famille continuent de séduire une large clientèle.
« Manger à l’extérieur devient une expérience de plus en plus personnalisée. Pour certains, il s’agit de moments sociaux partagés ; pour d’autres, c’est la liberté d’un déjeuner en solo », résume Jochen Pinsker, conseiller pour le secteur foodservice en Europe chez Circana. « Que ce soit des tapas entre amis à Madrid, des sushis dans un café à Berlin, ou des cocktails sans alcool à Londres, les consommateurs façonnent l’expérience culinaire en fonction de leur mode de vie, et non l’inverse. »
Et en Belgique ? Une étude récente de 2025 menée par Gondola Foodservice et Buffl confirme ce lien émotionnel : 73,3 % des Belges déclarent fréquenter l’horeca principalement pour la convivialité, afin de partager un moment social agréable.
Entre solitude délibérée et convivialité recherchée, l’Europe connaîtrait simplement aujourd’hui une nouvelle manière de se retrouver autour d’un repas, avec des connaissances ou avec soi.




