Geert Van Lerberghe (Vinum Et Spiritus): « L'objectif du ministre est de dénormaliser la consommation d'alcool »
- François Remy

- il y a 1 jour
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INTERVIEW - Le gouvernement fédéral s’attaque à un monument national. En obligeant l'avertissement radical « l'alcool nuit », les décideurs balayent la nuance entre plaisir modéré et abus, dénonce le directeur général de Vinum Et Spiritus. La fédération sectorielle regrette ce durcissement « sans évaluation approfondie », contraire aux bonnes pratiques volontaristes des acteurs, et s’inquiète des effets délétères… sur la santé financière de nos entrepreneurs.

En imposant aux publicités pour l’alcool un avertissement sur la nocivité, le gouvernement De Wever touche une corde politiquement sensible, pour ne pas dire un profond tabou culturel. Le ministre de la Santé porte la défense de l'intérêt général, s’appuyant sur un consensus scientifique reconnu par l’Organisation mondiale de la Santé. Mais les brasseurs belges ont déjà dénoncé ce que l’ensemble de l’industrie des boissons alcoolisées craignait, une mise au pilori. Ce fleuron économique craint moins pour son image que pour ses finances. Les nouvelles interdictions constituent une attaque frontale contre son savoir-faire, sa responsabilité et sa viabilité.
« En matière de politique d'alcool, la Belgique ne faisait déjà pas partie aujourd'hui des retardataires, mais bien des précurseurs », nous rappelle d’emblée Geert Van Lerberghe, comme pour planter le décor. Le directeur général de Vinum Et Spiritus, la fédération belge des producteurs et négociants en vins et spiritueux, cite volontiers les chiffres internationaux qui montrent que notre pays obtient de solides résultats.
Dans un récent rapport de monitoring de l’OMS, les données laissaient apparaître que la mortalité évitable diminue plus rapidement en Belgique que la moyenne européenne et que les Belges affichaient même la plus forte baisse en pourcentage de la consommation d'alcool. « Cela confirme qu'une approche réfléchie, axée sur la surconsommation et les groupes à risque, fonctionne », fait remarquer l’ambassadeur de nos viticulteurs et alcooliers. Entretien.
GONDOLA FOODSERVICE : Le récent projet de loi impose désormais la mention « l'alcool nuit à la santé » au marketing. Vous estimez certainement aussi que cet avertissement sans équivoque brouille l’appréciation des consommateurs et stigmatise sur votre secteur qui mise sur la qualité et le terroir plutôt que sur le volume ?
GEERT VAN LERBERGHE: C'est en effet un risque réel. Cette approche du « tout ou rien » ne tient pas compte de la distinction, pourtant reconnue dans l'accord de gouvernement et le plan alcool, entre la consommation modérée et l'abus d'alcool. Or, c'est précisément cette distinction qui est cruciale pour informer correctement les consommateurs sur les risques potentiels pour la santé. Le plan alcool interfédéral existant se concentre à juste titre sur la réduction des abus. Le secteur avait d'ailleurs pris ses responsabilités de manière proactive en adaptant volontairement la mention « L’abus d’alcool nuit à la santé », contre l’ancien slogan « Notre savoir-faire se déguste avec sagesse », en parfaite adéquation avec les objectifs du plan.
L’avertissement « L'alcool nuit à la santé » n'aide pas les personnes qui boivent à évaluer précisément leurs risques de santé individuels et ne tient pas compte des autres aspects d'une consommation d'alcool modérée. Une communication efficace sur les risques doit justement inciter les gens à faire des choix conscients et responsables, au lieu de délivrer uniquement un message binaire qui ne laisse aucune place à la nuance.
La Belgique s'engage sur une voie de plus en plus restrictive. Quelle est, selon vos analyses, l'impact réel de ces interdictions publicitaires sur les petits producteurs et distributeurs belges, qui ne disposent pas des budgets des multinationales pour contourner ces obstacles à leur visibilité ?
Pour survivre dans le climat économique actuel, les entrepreneurs ont besoin de stabilité réglementaire et de prévisibilité. Un cadre réglementaire qui change constamment, et dans ce cas précis sans évaluation approfondie, freine l'investissement, l'innovation et l'entrepreneuriat. Le système actuel d'autorégulation offre justement des directives claires ainsi que de la flexibilité. Il combine la responsabilité sociétale avec la viabilité opérationnelle pour les entreprises, ce qui est essentiel pour permettre à un secteur misant sur la qualité et l'ancrage local de continuer à croître.
Alors que l'Arrêté Royal (AR) sur la publicité pour l'alcool est motivé par le ministre comme une protection ultime pour nos mineurs, son objectif semble, avec cet avertissement non nuancé, consister principalement à dénormaliser la consommation d'alcool en général. Les conséquences se feront sentir pour tous les acteurs économiques, et non des moindres pour les acteurs locaux.
L'interdiction vise les médias qui sont « principalement destinés aux mineurs ». Étant donné la porosité sur les réseaux sociaux et l'action des algorithmes, cette définition est souvent sujette à interprétation. Craignez-vous une insécurité juridique pour les entreprises qui communiquent via Instagram ou TikTok, même lorsqu'elles s'adressent à un public adulte ?
L'insécurité juridique est en effet un point d'attention majeur. C'est précisément pour cette raison que le secteur, de concert avec des partenaires tels que le retail, l'Horeca et le secteur publicitaire, a déjà fixé de manière proactive des accords clairs dans la convention alcool. Ainsi, il est notamment établi qu'aucune publicité ne peut être diffusée lorsque le public cible est composé d'au moins 30 % de jeunes de moins de 25 ans. Si les plateformes ne peuvent offrir cette garantie, il n'y a tout simplement pas de publicité via cette plateforme.
En d'autres termes, le secteur prend ses responsabilités depuis longtemps. De plus, ces accords sont régulièrement évalués et ajustés. Cela démontre que l'autorégulation est agile et capable de s'adapter aux évolutions telles que les réseaux sociaux, ce qu'une législation rigide a souvent plus de mal à faire.
Le projet prévoit une exception pour les dégustations, mais interdit l'offre gratuite de boissons. Comment le secteur compte-t-il éviter que cette distinction ne débouche sur un casse-tête administratif lors des salons professionnels, des événements culturels ou des visites de domaines, où la dégustation gratuite est souvent la règle ?
Ici, c'est surtout un fossé entre la réglementation et la pratique qui menace de se creuser. Dans des secteurs comme le nôtre, les dégustations sont précisément un élément essentiel de l'expérience, de l'éducation et du positionnement qualitatif. Il est donc crucial que l'exécution de cette mesure reste claire, réalisable et proportionnée.
Le rapport au Roi accompagnant l'AR contient divers exemples illustrant les exceptions à l'interdiction, allant des dégustations pour découvrir et éventuellement acheter des produits, aux événements (marchés, kermesses, festivals, etc.) jusqu'aux réceptions. L'avenir dira quelles instructions les services d'inspection recevront pour appliquer cette disposition.
Le secteur plaide depuis longtemps pour l'autorégulation. Ce projet de loi est-il selon vous le signe d'un manque de confiance définitif des politiques envers les engagements volontaires de l'industrie ?
Nous constatons que, pour notre secteur, la force de l'autorégulation est aujourd'hui insuffisamment reconnue, et c'est regrettable. Pourtant, le système prouve son efficacité : le Conseil de la Publicité et les entreprises participantes prennent leurs responsabilités, réagissent rapidement et sollicitent souvent des avis proactifs.
L'autorégulation ne se caractérise pas par un caractère facultatif, mais par un ensemble de règles qui évoluent avec les besoins de la société et qui sont portées par l'ensemble du secteur.
Croyez-vous toujours au dialogue avec le monde politique ?
Oui, nous continuons donc de croire en la force d'un dialogue ouvert et constructif avec les décideurs politiques, mais pour un dialogue, il faut être au moins deux. L'objectif doit être de parvenir ensemble à des mesures ambitieuses, mais aussi ciblées et efficaces dans la lutte contre l'abus d'alcool, sans effets secondaires inutiles pour les acteurs responsables.
Il y a bien sûr toujours de la place pour l'amélioration. Mais celle-ci réside dans des mesures ciblées et proportionnées ainsi que dans la collaboration avec le secteur, et non dans des durcissements généraux qui font peu de distinctions. Une approche basée sur la responsabilité, la nuance et le dialogue produit les meilleurs résultats à long terme, tant pour la santé publique que pour l'économie.
Si le nouveau slogan publicitaire finit par voir le jour parce que des accords ont été conclus à ce sujet dans l'accord de gouvernement, nous comptons alors sur un courage politique suffisant pour assurer également l'exécution loyale des engagements visant à réduire les achats transfrontaliers, ainsi que les charges fiscales qui en sont la cause principale.





